Tout ressentir, est-ce possible ?
- Juni Grip

- 23 oct.
- 5 min de lecture
Beaucoup de courants de pensée (de la philosophie à la physique moderne) suggèrent que tout est un.
Qu’à la racine de la vie, il n’y a pas de séparation :
tu es moi, je suis toi, nous sommes faits de la même vie.
Si c’est vrai, alors je devrais pouvoir tout ressentir
toute la poésie, toute la complexité, toute l’intensité du vivant, sans peur.
Et pourtant…
des réflexes se rejouent inconsciemment en moi pour éviter certaines émotions.
Par peur de les ressentir trop fort.
Par peur de me relancer dans une nouvelle aventure, et de la perdre. Encore.
Mais de quoi ai-je vraiment peur ?
D’une sensation dans la poitrine ?
D’un picotement dans les poings ?
D’un “oh là” dans le ventre ?
Ce n’est pas si terrible, en vrai.
Ce n’est ni un accouchement, ni un accident de voiture.
Et pourtant, je prends bien ma voiture chaque jour,
alors que les chances d’accident sont infiniment plus grandes
qu’un simple moment de chagrin.
Alors… est-ce possible de tout ressentir ?
De se laisser traverser par les émotions sans la moindre résistance ?
Le livre "Un cours en Miracles" répète qu'on ne ressent pas ce qu’on ressent à l’instant même.
On réagit plutôt à la mémoire d’un ancien vécu que l'on superpose systématiquement sur l'instant présent.
Nos émotions s’empilent, comme des couches accumulées dans le temps,
et finissent par créer une pression intérieure : une sorte de congestion émotionnelle que l'on dégueule sur notre entourage sans le vouloir.
Je sais qu’en m’ouvrant simplement à chaque sensation
sans la fuir, sans l’expliquer, sans la mettre en scène, sans la guérir ou la nettoyer,
juste en la ressentant, tranquillement, comme on goûte un plat fin, avec curiosité et présence : la vie recommence à circuler.
Et cette circulation ne me fait pas seulement du bien à moi.
Elle adoucit aussi mon champ relationnel, à 360°.
Comme une flûte qu’on accorde petit à petit, jusqu’à ce qu’elle sonne enfin juste, au lieu de crisser dans les oreilles de mes voisins.
Et quand ce "ressentir" devient habitude. Je crois avoir tout ressenti, avoir remis les pendules à zéro, mais je découvre encore des restes.
Une autre vague, un autre mouvement.
La perfectionniste en moi soupire : “encore ?”.
Mais c'est simple. Je ressens aussi cela, ce "encore" fatigué, lassé, qui se juge de ne pas avoir gagné la partie.
Ah, tiens, voilà la déception.
Elle a ce goût-là.
Et ça, c’est l’anxiété : ça tremble ici.
Coucou. Bienvenue.
Je respire.
Je ressens.
Ça traverse.
Et le calme revient.
Dans cette exploration du ressenti,
j’ai animé un atelier Yoga et Voix cet été, sur le thème de l’écoute profonde.
La poésie qui suit m’a traversée ce soir-là, griffonnée sur un carnet en papier recyclé.
Je te la partage ici.
Peut-être que sa douceur t’inspirera une scène similaire avec l’un de tes proches.
Ou entre toi et toi-même. :)
Je t’embrasse.
L'Être qui ressentait tout
Ça ne pouvait ni se comprendre ni s’expliquer.
Cette sensation d’un ciel bleu profond mêlé à la peine insondable qui peut parfois habiter un cœur.
Ses orteils creusaient inlassablement dans le sable, à la recherche de couches plus fraîches, plus calmes. Autrefois, il y aurait eu de la résistance. Mais ce jour-là était différent.
Quelqu’un était là.
Quelqu’un avec un regard chaud et compréhensif. Des yeux dans lesquels on pouvait se blottir, se sentir accueilli dans sa totalité. Des yeux qui disaient quelque chose comme :
« Ma présence est la tienne. »
Dans cette atmosphère de vérité bienvenue, le poids logé dans sa poitrine s’intensifia. Son cœur semblait enseveli sous des briques de chagrin. Ils témoignaient tous deux de cette sensation, l’un de l’intérieur, l’autre de l’extérieur, jusqu’à ce que les briques se mirent à léviter.
Des dossiers aussi lourds que les fondations de Gizeh devinrent de plus en plus légers, et s’élevèrent comme des plumes, flottant vers le tunnel de la gorge. Une résistance se fit sentir : un écho d’enfance aux saveurs de « Ne sois pas triste… » « Tu es trop jeune pour comprendre… »

La gorge se resserra.
Mais ils écoutèrent ensemble cette résistance comme une information de plus dans le champ de conscience. Et, dans cette écoute totale et bienveillante, le canal s’ouvrit doucement. Les briques devenues plumes purent passer, se transformer en une pluie fine dont la pression toquait gentiment à la porte des yeux. Ce n’est qu’avec une acceptation totale que ce vieux motif, logé dans la mémoire du corps, put déferler sur ses cils…
Pluie chaude de gouttes salées le long des joues rosées.
L’autre ne dit rien.
Il n’y eut qu’une écoute, qu’une chaleur ressentie, épaule contre épaule.
La génération de ses parents aurait parlé d’hystérie, de faiblesse. Mais ce processus ne dura que quelques minutes…
Il laissa place à une sensation de délivrance.
Un « être là » mûr.
Ni joyeux, ni triste.
Simplement… plein et silencieux.
Il n’y avait ni besoin de chercher une cause, ni d’identifier un coupable, ni même de labelliser une victime.
Pas davantage l’envie de savoir ce qui viendrait après.
Tout se révélerait en temps voulu, naturellement, moment après moment.
Et en cet instant-là, ce qui comptait, c’était d’accueillir la danse intérieure avec la même contemplation que l’on offrait à la mer, qu’elle soit calme ou agitée.
Ce moment n’ajouterait pas d’amour à leur amitié. Ce moment n’en retirerait pas non plus. Il était sans conditions, sans hiérarchie. Il était devenu… le nouveau normal.
Une vague de plus s’écrasa sur le rivage.Ce n’était pas la première.Ce ne serait pas la dernière. Mais on commençait à s’y faire.
Nous, les humains…
Ressentir tout cela, sans honte, sans jugement, sans résistance, devenait un art curieux, libérateur. On se rendait compte que, si des briques de tristesse pouvaient défier la gravité, alors… le tonnerre de la colère pouvait peut-être servir de radiographie, révéler les murs cachés entre les êtres, les non-dits ou les lignes franchies.
Et le dégoût ? Cette aversion rampante…
Lorsqu’on la laissait circuler librement dans l’âme, elle n’avait qu’à croasser une fois, tel un corbeau, pour prévenir de ce qui serait préférable d’éviter, de ce qui ne nous nourrirait pas.
Les éruptions de joie, quant à elles, devenaient la boussole agréée de l’âme. Sous forme de rires, d’énergie inlassable, de générosité fluide, c’était la sensation d’un « vivant porté », comme lorsqu’on nage dans le sens du courant.
Plus les adultes suivaient leurs élans de joie, plus les enfants s’en inspiraient. Un cercle vertueux, sans effort, qui commençait… avec nous.
Ce soir-là, sous le manteau de la nuit, quand la tempête se dissipa, on se releva.
Ensemble.
En silence.
Et, comme portés par la même force invisible, on s’avança, entièrement vêtus, et l’on déposa nos cœurs allégés sur le velours de l’eau.
On se mit à dériver, côte à côte, en toute confiance, reliés simplement par la douce pression des doigts.
Est-ce qu’on flottait ?
Ou était-ce l’eau qui nous portait ?
Ou peut-être…le flottement avait-il simplement lieu, reflet de notre état d’être, sans que personne n’ait à le provoquer ?
Peu importait. On faisait un avec l’eau fraîche sur la nuque, avec le sel sur les lèvres : ce goût si proche de celui des larmes.
C’était comme si l’immensité de la joie et du chagrin mêlés nous portait doucement vers un nouvel endroit, sur le même rivage.




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