J’ai troqué l'hyperproductivité contre une bouchée consciente
- Juni Grip

- 15 juin
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 juin
Un jour, un mentor m’a dit : « Manger est une forme de communion. Quand je mange, c’est tout ce que je fais.»
Cette phrase a mis en lumière mes propres habitudes.
Ayant quitté la maison familiale depuis bien longtemps, et étant célibataire, je mange soit seule chez moi, soit avec des collègues au travail, soit avec des amis le week-end.
Et comment est-ce que je « communie » avec ma nourriture ?
Souvent, de manière distraite. Devant une série ou en discutant avec mes proches. J’exprime mon amour en paroles, ou je me divertis devant un écran, mais je donne rarement ma pleine présence à l’acte de manger. Au voyage sensoriel des aliments qui passent de la pulpe de mes doigts jusqu’à la subtilité de mes méridiens… Un moment de plaisir à côté duquel je passe, trois fois par jour, depuis 36 ans.
Les rares fois où j’ai mangé avec une dévotion absolue à mon assiette, c’était lors d’un séjour type Vipassana, en 2017. Sept jours de méditation, sans parler, sans se regarder dans les yeux (appelé "silence noble"), ni lire, ni dessiner, ni aucune autre distraction. Pour la première fois de ma vie, j'étais seule face à moi-même. Pleinement. Et sans issue de secours.
Ce fut une des semaines les plus intenses, difficiles et libératrices de ma vie.
Dans ce contexte, manger devenait un moment béni de distraction, où je pouvais enfin “faire quelque chose”.
Je me souviens d’avoir ralenti pour faire durer chaque bouchée, apprécier chaque couleur, chaque forme, chaque texture au creux de ma cuillère.
J’étais présente avec ma nourriture. (Certes, parce que c'était une distraction bienvenue des temps de méditation ultra prolongés). Mais ça m’a offert un aperçu de ce qu’est manger en conscience.
La preuve ? Ces repas-là sont restés multi-sensoriellement gravés en mémoire. Aussi marquants que les plus belles communions charnelles.
Je retrouve parfois cette qualité de présence en pleine nature, quand je campe.
Assise dehors, bercée par le chant des oiseaux, je mange avec une conscience que je ne m’accorde presque jamais à la maison.
Ah si, il y a un acte que je révère profondément et depuis toujours : Croquer dans un fruit juteux, pieds nus dans un jardin, penchée au-dessus des plantes pour que leurs racines profitent du nectar sucré qui dégouline de mon menton.
Il y a quelque chose de presque primal à se salir avec un fruit sucré.
Mais ce genre de cadeau ne se présente qu’une fois par an, à la belle saison.

Je réalise en écrivant ces mots, qu’il fut un temps où tout le monde “rendait grâce” avant de manger. Un geste que certains jugeraient aujourd’hui désuet et pourtant, il est bien plus ancien que les religions organisées.
L’acte de remercier sa nourriture est enraciné dans notre lien ancestral avec la nature. À une époque où nous dépendions de la chasse, de la cueillette et de l’agriculture, la nourriture était un don sacré, imprévisible.
Dans les civilisations anciennes (Mésopotamiens, Égyptiens, Mayas…) offrir nourriture et boisson à la terre et aux divinités était une manière naturelle d’exprimer sa gratitude.
Dans le judaïsme : les bénédictions sur les repas (brachot) sont essentielles.On remercie Dieu avant et après avoir mangé.
Dans l’hindouisme : la nourriture est un don divin. Elle est offerte aux dieux (prasadam) avant d’être consommée.
Dans les traditions autochtones : beaucoup de cultures rendent grâce aux esprits de la nature ou aux ancêtres pour les aliments reçus.

Aujourd’hui, notre culture moderne rejette souvent les rituels.
On les juge inutiles, dépassés.
Peut-être par peur résiduelle de retomber dans les âges sombres, où l’on brûlait les gens pour une tisane suspecte ou une théorie scientifique trop "différente".
Mais en jetant l’eau du bain, on a aussi jeté le bébé.On a perdu un geste cérémoniel qui nous reliait à nous-mêmes et à notre environnement.
Même si la plupart des gens de mon entourage engloutissent leur repas comme s’ils n’avaient pas mangé depuis cinq jours, de plus en plus de personnes issues de mes cercles de yoga s’arrêtent pour remercier leur assiette colorée, ou même pour faire du reiki à leurs légumes.
Un geste qui, comme pour moi, vient et s’efface selon le niveau de présence… ou la charge mentale du jour.
Mais je remarque que ce simple rituel crée une ambiance de gratitude. Il donne envie de le répéter. Il offre une halte silencieuse dans la répétition des gestes du quotidien : manger, se laver, conduire…
En tant qu’hyper-analytique, je ne propose pas d’intellectualiser l’acte.
Pas besoin de remonter toute la chaîne de production de cette carotte.
Je suggère simplement qu’au cœur d’une société affamée de statut, d’objets, de vitesse (une société occidentale qui manque de rien mais qui a tant besoin de sens, de tendresse et de lenteur) peut-être qu’une pause reconnaissante trouve tout son sens dans le simple fait d’être : une pause.
Une respiration.
Un moment pour s’arrêter, apprécier, et juste ÊTRE.
"Salut, nourriture. Tu es belle. Merci. Partageons ce moment."
Insérer des pauses dans les gestes routiniers, c’est ajouter une touche de magie simple à nos journées. C'est pratiquer un Yoga invisible.

Peut-être qu’en réintégrant ce rituel à mon quotidien, je sème un baobab dans mon jardin social.
Ou pas.
Mais une chose est sûre : Cette année je troque la productivité contre la présence.
Et ça change tout. Je sens déjà mon système nerveux décélérer. S'apaiser. Ma présence s'élargir. Et une joie sans cause buller à la surface.
Ce n’est qu’un minuscule acte d’amour pour le réel... Mais ça me fait du bien et j'espère que ça te donnera envie d'essayer aussi.
Avant de te brosser les dents.
Avant de monter dans le métro.
Avant de prendre la première bouchée.
Avant de faire l’amour.
Avant de répondre à un mail.
Avant d’ouvrir Instagram.
Avant de lire la prochaine phrase de cet article.
Voyons voir où tout cela me/nous mène.
Belle journée



Bonjour Juni, merci pour cet article qui me parle à différents niveaux.
Le mois dernier je suis partie avec mon conjoint dans un monastère pour faire une retraite de silence chez les moins catholiques. Nous ne sommes pas religieux mais on partait plus pour prendre du temps pour nous dans un environnement calme et silencieux. C'était merveilleux.
Je te raconte ça, pour te dire qu'une des choses qui nous a marqué à tous les deux, est que les moins mangent sans parler mais aussi très très rapidement.
Nous avons pris tous les deux un rdv avec le frère hôtelier, pour lui remercier puis pour dire au revoir. C'est un moment précieux pour moi, puisque c'est l'opportunité de discuter et de…